La modernité à l’épreuve de la pandémie. Enregistrer au format PDF

Samedi 30 mai 2020
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La modernité à l’épreuve de la pandémie.

Ces jours derniers, j’ai vu une personne se promener seule, dans le bourg désert d’une commune dont la densité démographique est de 32 habitants au km2. Elle portait un masque. Pour filtrer quoi ? Pour se protéger de qui ? Dans le même temps, dans mon village, j’ai assisté pendant deux jours à un défilé de tonnes à lisier, véritables mastodontes, qui épandaient en toute légalité les déjections d’élevages prospères. On ne peut mieux illustrer les contradictions de notre monde. D’un côté, une agriculture en expansion. De l’autre, une peur irraisonnée de l’épidémie actuelle. Cette confrontation nous amène à quelques questionnements.

Faut-il renoncer au progrès et à la modernité ? Je ne suis pas de ceux qui diront du mal du progrès en général, ni des agriculteurs en particulier. La modernité, avec ses développements scientifiques et techniques, c’est l’histoire de notre passage du sous-développement à la sécurité matérielle, de la précarité à la satisfaction de nos besoins, de l’indigence à la consommation. Qui est prêt à y renoncer ? Ne soyons pas naïfs. Bien sûr que notre modernité, source de tant de progrès, a dérapé et que les atteintes que nous avons portées à l’écosystème sont probablement la cause de l’épidémie actuelle, sans compter que si nous ne corrigeons pas la trajectoire, des dérèglements climatiques futurs, et déjà amorcés, pourraient s’avérer très destructeurs. Toutefois, nous sommes 7,8 milliards d’êtres humains sur la terre. Pour l’instant les famines tuent plus que les virus. Il faudra bien, à l’avenir, nourrir tout le monde à moins de flux migratoires incontrôlables bientôt. Les gesticulations de l’extrême droite et la fermeture des frontières ne suffiront pas à contenir les affamés. Nourrir suffisamment tout le monde est un impératif de paix mondiale. Et ce n’est pas avec d’aimables jardiniers-écolos qu’on parviendra à produire suffisamment. L’équation est : comment produire plus, plus propre et à des prix raisonnés ? Un bon usage des sciences et des techniques peut nous y aider. Pas un retour en arrière.

Faut-il renoncer à la mondialisation ? On l’a bien vu pendant cette crise, la liberté d’entreprendre sans encadrement politique conduit à des délocalisations insensées et coûteuses, creuse les inégalités et augmente le chômage. On a bien vu aussi que le rapatriement de certaines productions industrielles devenait nécessaire pour assurer une notre sécurité sanitaire, écologique et sociale (se réapproprier des emplois et des savoir-faire.) De là à en conclure qu’il faille se replier sur le cadre national, est une courte vue. La modernité, c’est penser ensemble et traiter en commun des questions qui dépassent toutes les frontières : l’écologie, les famines, les pandémies, la répartition des matières premières et des sources d’énergie, l’accès à l’air pur et à l’eau potable. . .etc. L’urgence est à une mondialisation qui assume le primat du politique sur les économies, qui articule les intérêts locaux avec les intérêts nationaux et internationaux. Chacun de ces niveaux étant respecté dans ses responsabilités, sera ouvert sur les autres. Bref, conjuguer le local et le mondial.

Faut-il favoriser des régimes autoritaires ? La Chine, la Russie, le Hongrie, la Pologne…sont en train de nous dire qu’en temps de crise, les régimes autoritaires sont plus efficaces que les régimes démocratiques. Pourtant, les grandes conquêtes de la modernité dont nous héritons sont les libertés, de penser, de circuler, d’échanger, de commercer, de voter. Oui ! Heureux les peuples qui peuvent voter librement. Alors l’efficacité des régimes autoritaires, parlons-en ! De quelle efficacité parlons-nous ?

Conclusion : Pour une modernité et une mondialisation heureuses. La grande espérance qui s’est développée chez nous depuis le 18e siècle, c’est l’amour du progrès et des libertés. L’humanisme, c’est de penser que l’homme en est capable. Après une période de modernité de compétition et de concurrence, Jacques Attali en appelle à une modernité « de bienveillance » (1). Au moment où il écrivait cela, c’était peu probable. Espérons que l’épreuve actuelle nous ouvre les yeux.

Elie Geffray

(1) Sur la notion de « modernité », on pourra lire« Histoire de la modernité », de Jacques Attali (Robert Laffont– 2013)