La deuxième vague Enregistrer au format PDF

Jeudi 3 septembre 2020
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Retour à la nature : échec de la première vague.

Dans la foulée de Mai 68, lorsque de Gaulle siffla « la fin de la récréation » au grand soulagement de la population, plusieurs étudiants reconvertirent leur ardeur révolutionnaire dans le culte d’une nouvelle vie : « retour à la terre « pour « vivre autrement », à l’écart de la « société de consommation. » Ce serait, pensait-on, le début de cette « ère nouvelle » que les grèves et les manifestations de rue n’avaient pas pu faire advenir. Alors, on quittait Paris pour les Cévennes, la Lozère, Les Hautes-Alpes, le plateau du Larzac…etc. On élevait des chèvres, on cultivait des légumes sans engrais ni pesticides. On inaugurait aussi une autre manière de vivre qui privilégiait la communauté libre de ses mœurs à la famille traditionnelle. Cette utopie butta assez vite sur deux difficultés : d’abord la rudesse du climat, la pauvreté du sol, et la méfiance des autochtones. Deuxième difficulté : ces jeunes étaient pour la plupart issus de familles qui avaient prospéré et assuré leur ascension sociale pendant les « 30 glorieuses » Ils étaient habitués aux avantages du confort moderne et de la consommation. Ils ne résistèrent pas longtemps, et nombreux furent ceux qui retournèrent à leurs études en vue de carrières parfois prestigieuses. Tous n’eurent pas l’opportunité de concilier les deux, comme José Bové par exemple.

Qu’en sera-t-il de la deuxième vague ?

La pandémie du COVID 19 que nous traversons a fortement réactivé l’aspiration à vivre autrement. On ne cesse de rêver du monde d’après qui serait plus écologique, plus économe, plus frugal, plus solidaire. Le retour à la campagne est de nouveau à l’ordre du jour. Il paraît que les agences immobilières du monde rural se réveillent. Les aspirants à une vie plus proche de la nature ne sont plus des étudiants utopistes comme ceux de Mai 68. Mais, pour la plupart, des familles déjà installées dans la vie, fatiguées des déplacements urbains et des emplois du temps complexes, des bruits et de l’air vicié des grandes métropoles. Le confinement a été souvent le déclencheur de leur prise de conscience.

Par ailleurs, la « permaculture » prend place dans le vocabulaire à la mode. Il traduit la volonté d’une production agricole qui préserve les ressources, la biodiversité, limite les intrants, remet l’humain au centre de l’activité. Les journaux raffolent de reportages et de témoignages sur le sujet.

Qu’en sera-t-il de la pérennité de cette deuxième vague ? On y verra plus clair lorsque ces « néo-ruraux » auront passé quelques hivers pluvieux, venteux, lugubres, avec des déplacements à bicyclette pas aussi confortables que prévu, et des salles de cinéma, de spectacles, des aires de jeux pour les enfants, des piscines, des maisons médicales et de soins à plus de dix kilomètres de chez soi.

On en reparlera aussi quand les aspirants à la permaculture éprouveront que ce choix nécessite de très hautes compétences : chaque parcelle de terre mériterait des analyses et un traitement spécifique… On en reparlera quand les permaculteurs dégageront un revenu convenable et seront capables de faire vivre des marchés locaux. C’est une noble aspiration qui doit être portée par des professionnels compétents plutôt que par de gentils jardiniers romantiques.

Repenser la nature. Non, elle ne se « venge pas ! »

Les dérives écologiques qui nous menacent sont désormais bien connues et font partie de la conscience commune, à quelques exceptions près, notoirement imbéciles (voyez les Etats-Unis et le Brésil par exemple.) Mais nos erreurs passées comme les rêves utopistes d’aujourd’hui reposent sur une conception également fausse de la nature. Pour les uns, les productivistes-progressistes, la nature est une matière à notre disposition sans limite.Le progrès, c’est sa transformation par des techniques toujours plus sophistiquées sans autre considération que les résultats quantitatifs. A l’inverse, les aspirations actuelles sont soutenues par une vision romantique de la nature sur laquelle nous projetons nos propres sentiments. C’est ainsi que nous disons que « la nature est bonne, mais qu’elle se venge parce que nous la maltraitons. » Mais la nature n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle est muette, comme le remarquait déjà Pascal qui écrivait : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » (Pensées – 206). C’est en l’évaluant mieux que nous pourrons en tirer des réactions plus favorables. Mais ce sera toujours un tâtonnement qui ira d’erreurs en réajustements.

Elie Geffray