La même galère Enregistrer au format PDF

Samedi 18 avril 2020
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Regardons cette photographie prise par Jean Dieuzaide* en 1954 à Vieira de Leiria, petite ville côtière du Portugal à mi-chemin entre Porto et Lisbonne. Une vingtaine d’hommes, que nous voyons de dos, saisis en plein effort, s’unissent pour mettre un bateau à la mer. La scène est aussi vieille que la navigation maritime, elle a la patine noir et blanc des occupations humaines de toujours. Seul, aucun de ces hommes, marin ou régatier, n’aurait la force de pousser une telle embarcation. Il y a des tâches au-dessus des forces humaines, parce qu’il y a des circonstances, parfois, qui nous dépassent. C’est alors qu’il faut renoncer à tout, ou décider d’être à plusieurs.

Et ainsi naît la communauté, qu’on peut nommer solidarité ou fraternité, comme on préfère, c’est-à-dire la reconnaissance que chacun, par ses propres moyens, est capable de peu. La reconnaissance, aussi, trop souvent oubliée, que les autres nous sont utiles et que nous sommes utiles aux autres. Nul besoin de devenir des héroïnes ou des héros les uns pour les autres. Ces hommes que nous voyons n’offrent que leur dos à notre regard. Anonymes, ils n’éprouvent pas la nécessité de se singulariser, de sortir de la masse. On voudrait penser, même, que la certitude de rester visage couvert dans l’effort qu’ils fournissent leur donne la force d’aller jusqu’au bout. C’est ce qu’on appelle la pudeur. Ce bateau, c’est l’humanité. On a toujours représenté le monde sous l’aspect d’un bateau. Et souvent lorsqu’il était en péril, voire en danger de mort. Souvenons-nous de l’arche de Noé dans le livre de la Genèse, de La Nef des fous, navire imaginaire du Moyen Âge, et aussi du Pequod dans Moby Dick, ou encore du Titanic à l’âge moderne…

On n’en finirait pas d’énumérer tous ces bateaux qui traversent notre histoire et notre imaginaire. Tous sont des allégories de notre condition humaine, de notre navigation dans le temps, de nos prouesses et de nos naufrages, c’est-à-dire de la vie. Tous aussi disent que nous sommes embarqués ensemble. Dans la même galère, hélas, comme aujourd’hui avec l’épidémie. Mais dans une galère où chacun de nous a sa place, son rôle, son importance et sa dignité.

À nous, maintenant, de nous habituer à une nouvelle manière de vivre ensemble, de travailler, de prendre soin des autres et de nous. Avec ce sentiment, peut-être, qu’un nouveau sens de la communauté prend corps. Comme les pêcheurs sur la plage de Vieira de Leiria.

*Jean Dieuzaide, né en 1921 et mort en 2003, est un photographe français qui s’est d’abord fait connaître pour ses clichés de la libération de Toulouse, puis par ses portraits d’hommes célèbres, du général de Gaulle à Salvador Dali….

Extraits La Croix du 28 mars